Cible de trolls anonymes sur sa page Wikipédia depuis maintenant près d’un an, le journal Le Point est monté au créneau mercredi 19 février dans un article au vitriol accusant des contributeurs de l’encyclopédie en ligne de « modifications malveillantes » destinées à entacher la réputation du journal. Une affaire que le service public n’a pas jugé bon de traiter jusqu’à la publication d’une lettre ouverte de la plateforme dénonçant les méthodes d’un journaliste du Point pour mettre un terme à cette campagne de désinformation.
La guerre est déclarée entre Le Point et le service public. Dans un article publié mercredi 19 février, l’hebdomadaire dénonce en effet le parti pris des journalistes de Franceinfo, France Inter et France Culture qui, la veille, ont relayé dans leurs colonnes et sur leurs ondes « une lettre ouverte » de l’encyclopédie en ligne Wikipédia pour dénoncer les « menaces » d’un journaliste du Point.
Pour comprendre le contentieux qui oppose les deux parties, un bref retour en arrière s’impose. Voilà maintenant près d’un an que le journal Le Point est au cœur d’une intensive campagne de dénigrement menée à son encontre sur Wikipédia. Cette campagne menée, selon l’hebdomadaire, par des militants anonymes « d’une gauche très radicale », consiste à truffer la page Wikipédia du journal « d’informations fausses, biaisées, tronquées », et surtout, « toujours hostiles ».
« Ils ont pris le contrôle de la page »
Toutes ces modifications relevées par l’hebdomadaire poursuivent le même objectif : « décrédibiliser » le journal en affirmant que ce dernier, en plus d’être « islamophobe » et « une caisse de résonance du déni écologique », a pris un tournant « populiste » avec une ligne éditoriale de plus en plus proche « de la droite identitaire ».
Forcément, le journal, soucieux de conserver une image intègre, cherche depuis à riposter. Mais c’est bien là où le bât blesse : dans son article du 19 février, Le Point révèle en effet que ces trolls anonymes qui œuvrent à manipuler l’opinion ont pris « le contrôle de la page Wikipédia du Point ».
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Après de vaines tentatives de modifications pour mettre un terme « à ces actes malveillants », Le Point décide finalement de mener l’enquête. C’est dans ce cadre qu’un e‑mail a été envoyé par un des journalistes de la rédaction « à l’un de ces trolls anonymes », que le journal est parvenu à identifier.
Dans la foulée de cet échange, les trolls « furieux » et qui, selon Le Point, « ne souffrent pas qu’on leur pose des questions », publient une pétition. Les hostilités sont dès lors lancées et le service public, à commencer par France Culture, décide enfin de se pencher sur l’affaire qui oppose Le Point à Wikipédia.
Guerre ouverte avec Wikipédia
Dans un article daté du 18 février, France Culture se fait en effet l’écho de la lettre diffusée par Wikipédia qui entend dénoncer « l’intimidation » dont aurait victime un collaborateur de l’encyclopédie en ligne. La lettre ouverte accuse notamment un journaliste du Point d’avoir tenu des propos « inadmissibles » et « relevant de la menace » à l’encontre de ce collaborateur actif depuis 18 ans sur Wikipédia et auteur de plus de 30 000 modifications.
Faux, assure le journaliste mis en cause, qui, dans les colonnes de Franceinfo, explique ne pas avoir menacé le collaborateur de Wikipédia mais lui avoir « juste dit que “le ciel est menaçant”».
Selon Franceinfo, voici ce qu’aurait adressé le journaliste du Point au collaborateur de l’encyclopédie en ligne avant de le contacter directement sur son téléphone personnel : « Nous allons faire un article sur vous, sur notre site, en donnant votre identité, votre fonction et en sollicitant une réaction officielle de [votre employeur]».
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« Quand on en vient à dire que Le Point a une dérive trumpiste trois ans avant Trump, je pense effectivement qu’on est en droit de demander des corrections », défend le journaliste du Point auprès de Franceinfo.
De son côté, Étienne Gernelle, directeur de l’hebdomadaire, contacté par France Inter, estime qu’« il n’y a rien de menaçant » dans la démarche de son collaborateur. « Depuis quand enquêter et faire des articles, c’est faire des menaces ? », s’interroge-t-il auprès de la radio de service public. Et d’ajouter : « Ça les embête parce que tous ces gens-là travaillent de manière anonyme. Ils travaillent comme travaillent les trolls sur les réseaux sociaux, en masquant leur identité et en racontant n’importe quoi ».
« Un naufrage pour le journalisme »
Derrière cet échange de tirs nourris, la rédaction du Point, qui dénonce « un naufrage du journalisme », reproche en réalité la partialité du service public quant à la couverture de cette affaire. « Les manipulations militantes de la page du Point sur Wikipédia (censée être neutre) n’étaient pas un sujet pour eux, la protestation des auteurs de ladite manipulation contre notre enquête journalistique en est un ! […] Le tout, bien sûr, sans jamais se donner la peine de jauger, même de loin, la crédibilité de ces accusations anonymes », s’indigne-t-on dans les colonnes du Point.
Dans une pétition diffusée jeudi 20 février, la rédaction du Point (qui est parvenu à récolter, entre autres, les signatures du directeur des rédactions du Figaro, Alexis Brézet, du directeur de la rédaction de L’Express, Éric Chol, du député socialiste Jérôme Guedj, de l’éditorialiste Natacha Polony, du producteur Thierry Ardisson ou encore celle de la journaliste Eugénie Bastié) intime à « la fondation Wikimédia d’établir des garde-fous beaucoup plus efficaces contre les détournements idéologiques de l’encyclopédie », demandant par là même aux contributeurs de Wikipédia de « restaurer neutralité et rigueur sur les pages ».
Une mise en demeure
Cette démarche, révèle Le Monde, s’accompagne d’une mise en demeure adressée par les avocats du magazine à Maryana Iskander, la directrice générale de la fondation Wikimédia. Dans un courrier de 35 pages envoyé le 17 février, que le quotidien a pu consulter, « le cabinet Normand et associés regrette que “la structure de la fiche Wikipédia” du journal apparaisse “particulièrement biaisée et dénigrante” en comparaison avec celle d’autres hebdomadaires ».
« Cette violation du principe de neutralité est notamment l’œuvre d’un petit groupe de contributeurs, manifestement militants et en désaccord avec la ligne éditoriale » du Point, assure le cabinet d’avocats.
Comme en témoigne la discussion liée au journal sur le forum Wikipédia, l’article consacré au Point a, depuis le 18 février, été largement modifié, relève Le Monde. Plusieurs contributeurs ont en effet admis que le texte initial était « déséquilibré ». « La partie historique, sur le passé du magazine, était très peu développée, et il pouvait y avoir des synthèses à faire sur les informations critiques », explique ainsi au quotidien Jules, administrateur francophone de l’encyclopédie.
Betty Douanel