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Acharnement contre les médias indépendants tunisiens

30 mars 2025

Temps de lecture : 5 minutes
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Acharnement contre les médias indépendants tunisiens

Temps de lecture : 5 minutes

La Tunisie possédait jusqu’ici la presse la plus libre du monde arabe.

Mais celle-ci est aujourd’hui men­acée et sa marge de lib­erté est de plus en plus réduite sous les coups de boutoir que lui assène le pou­voir du prési­dent Kaïs Saïd. La vague d’arrestations qui cible depuis quelques mois des jour­nal­istes révèle les inten­tions du pou­voir en place pour brimer la lib­erté de la presse dans ce pays, ultime acquis de la révo­lu­tion du Jas­min de 2011.

Interdiction des aides étrangères

Les vel­léités lib­er­ti­cides avaient déjà com­mencé par l’interdiction des aides finan­cières étrangères des­tinés à quelques titres indépen­dants. Ce qui n’a pas empêché cer­taines rédac­tions de trou­ver le moyen de con­tourn­er cette mesure pour con­tin­uer à paraître. C’est le cas de Nawaat, site d’investigation engagé con­tre la poli­tique du pou­voir actuel, et gérée par une asso­ci­a­tion, Nawaat Friends, depuis les Pays-Bas.

Inter­dit par le régime de Ben Ali depuis sa créa­tion en 2004, Nawaat reparaî­tra au lende­main du soulève­ment de 2011. Dif­fusé dans trois langues (arabe, français et anglais), avec une pub­li­ca­tion men­su­elle en ver­sion imprimée, ce site est, depuis quelques semaines, l’objet d’une com­pagne de dén­i­gre­ment par­ti­c­ulière­ment vir­u­lente. En cause : ses financements.

Les réseaux sociaux au service de la répression

Une page Face­book anonyme mais vis­i­ble­ment inspirée, « Dar El-Kanoun » (en français, Mai­son du Droit), l’accuse de « servir des agen­das étrangers grâce à des finance­ments occi­den­taux. » L’auteur de la pub­li­ca­tion reproche à la direc­tion du site de « pub­li­er des arti­cles hos­tiles à la Tunisie, sou­vent en langues étrangères, tout en offrant des salaires élevés à ses respon­s­ables. » Et d’enchaîner :

« Des chercheurs liés à des insti­tu­tions français­es, tels que Shreya Parikh et Vic­tor Dupont, con­tribuent à cette ligne édi­to­ri­ale, sus­ci­tant des inquié­tudes quant à l’am­pleur de l’influence étrangère sus­cep­ti­ble de ternir l’im­age du pays. »

Le texte appelle à « plus de trans­parence et de vig­i­lance sur ces finance­ments pour pro­téger la sou­veraineté nationale. »

Dans un com­mu­niqué dif­fusé le 6 mars sur son site, Nawaat dénonce « une cam­pagne de dén­i­gre­ment sur les réseaux soci­aux, visant à dis­créditer son équipe » et « basées sur des don­nées per­son­nelles et des infor­ma­tions finan­cières tron­quées, met­tant en dan­ger l’in­tégrité physique des mem­bres de l’as­so­ci­a­tion. » Au sujet du finance­ment,  la direc­tion du site insiste sur le car­ac­tère trans­par­ent et légal des fonds, dont la par­tie la plus impor­tante provient, pour l’année en cours, de l’ONG améri­caine The Nation­al Endow­ment for Democ­ra­cy (NED), qui est de 300 000 dol­lars — la NED est forte­ment soupçon­née d’être un cache-nez de la CIA — mais aus­si de la ten­tac­u­laire Open Soci­ety Foun­da­tions de George Soros.

Voir aus­si : George Soros laisse sa suc­ces­sion à son fils Alexander

Le problème des financements

Dans le même doc­u­ment, on apprend que la direc­tion de Nawaat a déposé plainte con­tre l’instigateur de ces attaques, et appelle les instances pro­fes­sion­nelles et judi­ci­aires à pro­téger les médias libres en proie à sévir à des men­aces diffuse.

Leur con­tra­dicteur récidive, en rel­e­vant que Nawaat « admet son finance­ment étranger tout en niant son influ­ence sur sa ligne édi­to­ri­ale ». Ils men­a­cent de con­tin­uer à « révéler l’ingérence étrangère en Tunisie » et à com­bat­tre Nawaat et d’autres médias (citant notam­ment Al-Qat­i­ba) accusés de servir des « agen­das externes ». Une rhé­torique dont use et abuse le pou­voir en place.

Prenant la chose au sérieux, Nawaat revien­dra, le 25 mars, avec un long arti­cle inti­t­ulé « Résis­tance médi­a­tique con­tre la dic­tature et le racisme ». « Ces attaques orchestrées con­tre les médias indépen­dants, écrit l’auteur, visent claire­ment à faire dis­paraitre toute vision con­traire à celle du pou­voir, et d’exempter ce dernier de toute respon­s­abil­ité dans la détéri­o­ra­tion des con­di­tions économiques et sociales des citoyens. » Et d’enchaîner : « Cela servi­rait, a pri­ori, à détourn­er l’opinion de l’échec lam­en­ta­ble du gou­verne­ment à trou­ver des solu­tions aux prob­lèmes dans lesquels se débat le pays, et à l‘orienter vers d’autres ques­tions, mar­ginales et sans grand intérêt. Le pou­voir tente, par-là aus­si, de priv­er l’opinion publique de son droit à l’information et, surtout, à une infor­ma­tion libre, comme le stip­ule la Con­sti­tu­tion du pays. »

Voir aus­si : Par­tizán Media : stars du web-jour­nal­isme hon­grois de gauche

Mouvement de solidarité

Plusieurs médias inter­na­tionaux, dont Ori­ent XXI, ont exprimé leur sol­i­dar­ité avec Nawaat, aler­tant con­tre les men­aces qui pèsent sur la lib­erté de la presse et le jour­nal­isme indépen­dant en Tunisie. Ils ont réaf­fir­mé l’impératif de venir au sec­ours des voix cri­tiques face aux pres­sions et restric­tions mul­ti­formes aux­quelles sont con­fron­tés les jour­nal­istes tunisiens et les activistes associatifs.

Journalistes arrêtés et médias fermés

Depuis l’arrivée au pou­voir du prési­dent Kaïs Saïed en juil­let 2021, la Tunisie a con­nu une régres­sion inquié­tante en matière de la lib­erté de la presse. Cette péri­ode a été mar­quée par l’arrestation de plusieurs jour­nal­istes et la fer­me­ture de nom­breux médias ou émis­sions. Par­mi les jour­nal­istes arrêtés, on peut citer Khal­i­fa Gues­mi, cor­re­spon­dant de Radio Mosaïque à Kairouan (2023), Sonia Dah­mani, avo­cate et chroniqueur de presse con­damnée à deux ans de prison en novem­bre 2024 pour avoir cri­tiqué le traite­ment des migrants sub­sa­hariens en Tunisie. Plus récem­ment, en début févri­er 2025, Chad­ha Hadj Mbarek, a été con­damnée à cinq ans de prison, accusée d’«atteinte à la sûreté de l’État».

En mai 2024, l’émis­sion dif­fusée par la radio IFM, « L’Émis­sion impos­si­ble », a été arrêtée, et son ani­ma­teur ain­si que deux chroniqueurs ont été con­damnés à un an de prison. Toutes ces mesures répres­sives s’appuient sur le décret-loi 54, une lég­is­la­tion con­tro­ver­sée util­isée pour restrein­dre la lib­erté d’expression.

Voir aus­si : Presse : le para­doxe algérien, plus de titres et moins de pluralisme

Mus­sa A.

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