La Tunisie possédait jusqu’ici la presse la plus libre du monde arabe.
Mais celle-ci est aujourd’hui menacée et sa marge de liberté est de plus en plus réduite sous les coups de boutoir que lui assène le pouvoir du président Kaïs Saïd. La vague d’arrestations qui cible depuis quelques mois des journalistes révèle les intentions du pouvoir en place pour brimer la liberté de la presse dans ce pays, ultime acquis de la révolution du Jasmin de 2011.
Interdiction des aides étrangères
Les velléités liberticides avaient déjà commencé par l’interdiction des aides financières étrangères destinés à quelques titres indépendants. Ce qui n’a pas empêché certaines rédactions de trouver le moyen de contourner cette mesure pour continuer à paraître. C’est le cas de Nawaat, site d’investigation engagé contre la politique du pouvoir actuel, et gérée par une association, Nawaat Friends, depuis les Pays-Bas.
Interdit par le régime de Ben Ali depuis sa création en 2004, Nawaat reparaîtra au lendemain du soulèvement de 2011. Diffusé dans trois langues (arabe, français et anglais), avec une publication mensuelle en version imprimée, ce site est, depuis quelques semaines, l’objet d’une compagne de dénigrement particulièrement virulente. En cause : ses financements.
Les réseaux sociaux au service de la répression
Une page Facebook anonyme mais visiblement inspirée, « Dar El-Kanoun » (en français, Maison du Droit), l’accuse de « servir des agendas étrangers grâce à des financements occidentaux. » L’auteur de la publication reproche à la direction du site de « publier des articles hostiles à la Tunisie, souvent en langues étrangères, tout en offrant des salaires élevés à ses responsables. » Et d’enchaîner :
« Des chercheurs liés à des institutions françaises, tels que Shreya Parikh et Victor Dupont, contribuent à cette ligne éditoriale, suscitant des inquiétudes quant à l’ampleur de l’influence étrangère susceptible de ternir l’image du pays. »
Le texte appelle à « plus de transparence et de vigilance sur ces financements pour protéger la souveraineté nationale. »
Dans un communiqué diffusé le 6 mars sur son site, Nawaat dénonce « une campagne de dénigrement sur les réseaux sociaux, visant à discréditer son équipe » et « basées sur des données personnelles et des informations financières tronquées, mettant en danger l’intégrité physique des membres de l’association. » Au sujet du financement, la direction du site insiste sur le caractère transparent et légal des fonds, dont la partie la plus importante provient, pour l’année en cours, de l’ONG américaine The National Endowment for Democracy (NED), qui est de 300 000 dollars — la NED est fortement soupçonnée d’être un cache-nez de la CIA — mais aussi de la tentaculaire Open Society Foundations de George Soros.
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Le problème des financements
Dans le même document, on apprend que la direction de Nawaat a déposé plainte contre l’instigateur de ces attaques, et appelle les instances professionnelles et judiciaires à protéger les médias libres en proie à sévir à des menaces diffuse.
Leur contradicteur récidive, en relevant que Nawaat « admet son financement étranger tout en niant son influence sur sa ligne éditoriale ». Ils menacent de continuer à « révéler l’ingérence étrangère en Tunisie » et à combattre Nawaat et d’autres médias (citant notamment Al-Qatiba) accusés de servir des « agendas externes ». Une rhétorique dont use et abuse le pouvoir en place.
Prenant la chose au sérieux, Nawaat reviendra, le 25 mars, avec un long article intitulé « Résistance médiatique contre la dictature et le racisme ». « Ces attaques orchestrées contre les médias indépendants, écrit l’auteur, visent clairement à faire disparaitre toute vision contraire à celle du pouvoir, et d’exempter ce dernier de toute responsabilité dans la détérioration des conditions économiques et sociales des citoyens. » Et d’enchaîner : « Cela servirait, a priori, à détourner l’opinion de l’échec lamentable du gouvernement à trouver des solutions aux problèmes dans lesquels se débat le pays, et à l‘orienter vers d’autres questions, marginales et sans grand intérêt. Le pouvoir tente, par-là aussi, de priver l’opinion publique de son droit à l’information et, surtout, à une information libre, comme le stipule la Constitution du pays. »
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Mouvement de solidarité
Plusieurs médias internationaux, dont Orient XXI, ont exprimé leur solidarité avec Nawaat, alertant contre les menaces qui pèsent sur la liberté de la presse et le journalisme indépendant en Tunisie. Ils ont réaffirmé l’impératif de venir au secours des voix critiques face aux pressions et restrictions multiformes auxquelles sont confrontés les journalistes tunisiens et les activistes associatifs.
Journalistes arrêtés et médias fermés
Depuis l’arrivée au pouvoir du président Kaïs Saïed en juillet 2021, la Tunisie a connu une régression inquiétante en matière de la liberté de la presse. Cette période a été marquée par l’arrestation de plusieurs journalistes et la fermeture de nombreux médias ou émissions. Parmi les journalistes arrêtés, on peut citer Khalifa Guesmi, correspondant de Radio Mosaïque à Kairouan (2023), Sonia Dahmani, avocate et chroniqueur de presse condamnée à deux ans de prison en novembre 2024 pour avoir critiqué le traitement des migrants subsahariens en Tunisie. Plus récemment, en début février 2025, Chadha Hadj Mbarek, a été condamnée à cinq ans de prison, accusée d’«atteinte à la sûreté de l’État».
En mai 2024, l’émission diffusée par la radio IFM, « L’Émission impossible », a été arrêtée, et son animateur ainsi que deux chroniqueurs ont été condamnés à un an de prison. Toutes ces mesures répressives s’appuient sur le décret-loi 54, une législation controversée utilisée pour restreindre la liberté d’expression.
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Mussa A.