Début mars 2025, Mediapart a publié son « rapport d’impact » pour l’année 2024, un document à mi-chemin entre l’agenda politique et le bilan d’activité.
Le média, qui revendique un rôle de contre-pouvoir, met en avant ses enquêtes et leurs retombées, tout en soulignant sa dépendance presque totale à ses plus de 200 000 abonnés.
Une posture alarmiste face à la désinformation
Le rapport s’ouvre sur une mise en garde : la liberté d’informer serait menacée, tant aux États-Unis qu’en France. Mediapart dénonce les restrictions imposées par Donald Trump qui a exclu des journalistes de la Maison-Blanche pour leur refus d’adopter sa terminologie, comme « golfe d’Amérique » pour le golfe du Mexique. En France, le média critique la montée de ce qu’il nomme « l’extrême droite », notamment le Rassemblement national (RN), et l’influence de figures comme Vincent Bolloré et de CNews. Se plaçant comme un rempart contre la désinformation, Mediapart dit vouloir contrer ce qu’il appelle une « contre-révolution » globale.
Le document étonne par l’aspect quasi-religieux du propos, qui semble guidé dans une lutte entre le bien et le mal pour combattre contre la « remise en cause de l’héritage des Lumières sur le rôle émancipateur des connaissances scientifiques ». Le champ du juste est très limité, même circonscrit à une certaine gauche. Ainsi le Premier ministre François Bayrou est accusé de relayer des discours qui seraient infondés sur la « submersion migratoire ».
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Des enquêtes aux effets mesurables
Mediapart met en avant les résultats concrets de ses investigations en 2024. Lors des élections législatives anticipées, le média a publié un dossier en accès libre de 31 articles sur le RN. En révélant les propos considérés comme racistes ou complotistes d’une centaine de candidats. Mediapart revendique ici d’avoir influencé le scrutin et place la « lutte contre l’extrême droite » au cœur de ses objectifs comme en témoigne les plus de 110 000 euros alloués par son fonds de dotation pour « enquêter sur l’extrême-droite ». Cette action s’inscrit dans une stratégie plus large : depuis sa création en 2008, le média revendique des retombées judiciaires, législatives et financières.
Parmi les exemples cités, une enquête de 2018 sur un cartel électrique a conduit, en novembre 2024, à une amende de 470 millions d’euros contre Schneider Electric et d’autres entreprises. D’autres affaires, comme l’affaire Tapie (270 millions récupérés) ou UBS (1,8 milliard), sont citées en exemple, même si l’influence du média semble plus que ténue comme dans la faillite de UBS.
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Sur le plan judiciaire, les révélations sur les violences sexuelles ont marqué 2024 : Christophe Ruggia a été condamné en février 2025 à quatre ans de prison (dont deux ferme sous bracelet), et Stéphane Plaza à douze mois avec sursis. Le film Personne n’y comprend rien, sur l’affaire Sarkozy-Kadhafi, financé par 10 000 donateurs pour 500 000 euros et sorti en janvier 2025, a attiré 150 000 spectateurs, amplifiant la portée de ces enquêtes. Enfin, l’annulation de l’autoroute A69 en février 2025, après des années de couverture, est présentée comme une victoire écologique favorisée par le média. Si ces résultats, impressionnants sur le papier, peuvent être relativisés, il ne fait pas de doute aujourd’hui que Mediapart s’est fait une place dans le monde médiatique et pèse dans le choix de l’actualité des grand journaux ainsi que dans les sagas judiciaires et militantes de la gauche.
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Un modèle économique et une audience en croissance
Mediapart repose sur un modèle atypique : 99 % de ses revenus proviennent de ses abonnés, une indépendance qu’il oppose aux médias financés par des milliardaires ou des subventions. En mars 2025, le média annonce 223 000 abonnés, soit une hausse de 5 % par rapport aux 212 000 de 2023. Cette progression, modeste mais constante, contraste avec la stagnation ou le déclin de certains concurrents traditionnels. Le média publie chaque année ses comptes, une transparence rare dans le secteur, pour justifier l’utilisation de ces fonds auprès de ses lecteurs.
Cette base d’abonnés soutient une production variée : enquêtes sur l’islamophobie, les droits des enfants (46 cas d’infanticides familiaux recensés en 2024), ou les conflits comme Gaza, où Mediapart condamne à la fois le Hamas et la politique israélienne. Le média a aussi quitté X en décembre 2024, invoquant la désinformation, et adopté une charte sur l’IA en janvier 2025. Ces choix renforcent son image, mais limitent son audience sur les réseaux sociaux, un pari risqué dans un paysage médiatique dominé par la viralité. Par ailleurs, ses 300 procédures judiciaires depuis 2008, dont cinq condamnations définitives, témoignent d’un journalisme audacieux, mais aussi des tensions qu’il génère, avec un coût annuel de 250 000 euros en frais de défense. Avec une aide de Xavier Niel au démarrage et tout en s’étant développé grâce à une entourloupe fiscale, Mediapart a connu une progression fulgurante depuis sa création il y a déjà 17 ans.
Ancré à la gauche de la gauche, Mediapart est devenu incontournable dans le paysage médiatique français. Il n’a pas d’équivalent à droite et pèse considérablement sur le monde judiciaire, qui le nourrit en retour, tout en abreuvant un public souvent militant. Se considérant comme véritablement investi d’une mission politique, il pourrait avoir une place importante pour les scrutins nationaux et locaux à venir.
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Rodolphe Chalamel