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Mediapart dévoile son rapport d’impact 2024 : entre succès et messianisme journalistique

25 mars 2025

Temps de lecture : 5 minutes
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Mediapart dévoile son rapport d’impact 2024 : entre succès et messianisme journalistique

Temps de lecture : 5 minutes

Début mars 2025, Mediapart a publié son « rapport d’impact » pour l’année 2024, un document à mi-chemin entre l’agenda politique et le bilan d’activité.

Le média, qui revendique un rôle de con­tre-pou­voir, met en avant ses enquêtes et leurs retombées, tout en soulig­nant sa dépen­dance presque totale à ses plus de 200 000 abonnés.

Une posture alarmiste face à la désinformation

Le rap­port s’ouvre sur une mise en garde : la lib­erté d’informer serait men­acée, tant aux États-Unis qu’en France. Medi­a­part dénonce les restric­tions imposées par Don­ald Trump qui a exclu des jour­nal­istes de la Mai­son-Blanche pour leur refus d’adopter sa ter­mi­nolo­gie, comme « golfe d’Amérique » pour le golfe du Mex­ique. En France, le média cri­tique la mon­tée de ce qu’il nomme « l’extrême droite », notam­ment le Rassem­ble­ment nation­al (RN), et l’influence de fig­ures comme Vin­cent Bol­loré et de CNews. Se plaçant comme un rem­part con­tre la dés­in­for­ma­tion, Medi­a­part dit vouloir con­tr­er ce qu’il appelle une « con­tre-révo­lu­tion » globale.

Le doc­u­ment étonne par l’aspect qua­si-religieux du pro­pos, qui sem­ble guidé dans une lutte entre le bien et le mal pour com­bat­tre con­tre la « remise en cause de l’héritage des Lumières sur le rôle éman­ci­pa­teur des con­nais­sances sci­en­tifiques ». Le champ du juste est très lim­ité, même cir­con­scrit à une cer­taine gauche. Ain­si le Pre­mier min­istre François Bay­rou est accusé de relay­er des dis­cours qui seraient infondés sur la « sub­mer­sion migratoire ».

Voir aus­si : La méth­ode Médi­a­part, vue par Pierre Péan dans Le Monde diplomatique

Des enquêtes aux effets mesurables

Medi­a­part met en avant les résul­tats con­crets de ses inves­ti­ga­tions en 2024. Lors des élec­tions lég­isla­tives anticipées, le média a pub­lié un dossier en accès libre de 31 arti­cles sur le RN. En révélant les pro­pos con­sid­érés comme racistes ou com­plo­tistes d’une cen­taine de can­di­dats. Medi­a­part revendique ici d’avoir influ­encé le scrutin et place la « lutte con­tre l’extrême droite » au cœur de ses objec­tifs comme en témoigne les plus de 110 000 euros alloués par son fonds de dota­tion pour « enquêter sur l’extrême-droite ». Cette action s’inscrit dans une stratégie plus large : depuis sa créa­tion en 2008, le média revendique des retombées judi­ci­aires, lég­isla­tives et financières.

Par­mi les exem­ples cités, une enquête de 2018 sur un car­tel élec­trique a con­duit, en novem­bre 2024, à une amende de 470 mil­lions d’euros con­tre Schnei­der Elec­tric et d’autres entre­pris­es. D’autres affaires, comme l’affaire Tapie (270 mil­lions récupérés) ou UBS (1,8 mil­liard), sont citées en exem­ple, même si l’influence du média sem­ble plus que ténue comme dans la fail­lite de UBS.

Voir aus­si : L’école de jour­nal­isme de Lan­nion, vivi­er de tal­ents pour Mediapart

Sur le plan judi­ci­aire, les révéla­tions sur les vio­lences sex­uelles ont mar­qué 2024 : Christophe Rug­gia a été con­damné en févri­er 2025 à qua­tre ans de prison (dont deux ferme sous bracelet), et Stéphane Plaza à douze mois avec sur­sis. Le film Per­son­ne n’y com­prend rien, sur l’affaire Sarkozy-Kad­hafi, financé par 10 000 dona­teurs pour 500 000 euros et sor­ti en jan­vi­er 2025, a attiré 150 000 spec­ta­teurs, ampli­fi­ant la portée de ces enquêtes. Enfin, l’annulation de l’autoroute A69 en févri­er 2025, après des années de cou­ver­ture, est présen­tée comme une vic­toire écologique favorisée par le média. Si ces résul­tats, impres­sion­nants sur le papi­er, peu­vent être rel­a­tivisés, il ne fait pas de doute aujourd’hui que Medi­a­part s’est fait une place dans le monde médi­a­tique et pèse dans le choix de l’actualité des grand jour­naux ain­si que dans les sagas judi­ci­aires et mil­i­tantes de la gauche.

Voir aus­si : Edwy Plenel, portrait

Un modèle économique et une audience en croissance

Medi­a­part repose sur un mod­èle atyp­ique : 99 % de ses revenus provi­en­nent de ses abon­nés, une indépen­dance qu’il oppose aux médias financés par des mil­liar­daires ou des sub­ven­tions. En mars 2025, le média annonce 223 000 abon­nés, soit une hausse de 5 % par rap­port aux 212 000 de 2023. Cette pro­gres­sion, mod­este mais con­stante, con­traste avec la stag­na­tion ou le déclin de cer­tains con­cur­rents tra­di­tion­nels. Le média pub­lie chaque année ses comptes, une trans­parence rare dans le secteur, pour jus­ti­fi­er l’utilisation de ces fonds auprès de ses lecteurs.

Cette base d’abonnés sou­tient une pro­duc­tion var­iée : enquêtes sur l’islamophobie, les droits des enfants (46 cas d’infanticides famil­i­aux recen­sés en 2024), ou les con­flits comme Gaza, où Medi­a­part con­damne à la fois le Hamas et la poli­tique israéli­enne. Le média a aus­si quit­té X en décem­bre 2024, invo­quant la dés­in­for­ma­tion, et adop­té une charte sur l’IA en jan­vi­er 2025. Ces choix ren­for­cent son image, mais lim­i­tent son audi­ence sur les réseaux soci­aux, un pari risqué dans un paysage médi­a­tique dom­iné par la viral­ité. Par ailleurs, ses 300 procé­dures judi­ci­aires depuis 2008, dont cinq con­damna­tions défini­tives, témoignent d’un jour­nal­isme auda­cieux, mais aus­si des ten­sions qu’il génère, avec un coût annuel de 250 000 euros en frais de défense.  Avec une aide de Xavier Niel au démar­rage et tout en s’étant dévelop­pé grâce à une entour­loupe fis­cale, Medi­a­part a con­nu une pro­gres­sion ful­gu­rante depuis sa créa­tion il y a déjà 17 ans.

Ancré à la gauche de la gauche, Medi­a­part est devenu incon­tourn­able dans le paysage médi­a­tique français. Il n’a pas d’équivalent à droite et pèse con­sid­érable­ment sur le monde judi­ci­aire, qui le nour­rit en retour, tout en abreuvant un pub­lic sou­vent mil­i­tant. Se con­sid­érant comme véri­ta­ble­ment investi d’une mis­sion poli­tique, il pour­rait avoir une place impor­tante pour les scruti­ns nationaux et locaux à venir.

Voir aus­si : Medi­a­part, infographie

Rodolphe Cha­la­mel

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